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Le syndrome de la pintade

Le rappeur burkinabè Smockey est à Paris depuis la mi-juillet pour écrire son prochain spectacle, une pièce de théâtre musicale. Le « syndrome de la pintade », c’est le titre donné à cette pièce. Il s’agira d’une confrontation entre cet animal, représentant les élites, et des poulets, symbole du peuple. Smockey (Serge Bambara à l’état civil) a déjà écrit une dizaine de chansons qui alterneront avec des contes, des sketches et de la danse. De nombreuses collaborations sont prévues notamment avec le rappeur Youssoupha, le danseur burkinabè Serge Aimé Coulibaly, l’humoriste Philomaine Nanema ou encore le musicien malien Cheick Tidiane Seck. Avant de retourner au Burkina Faso, pour finaliser son spectacle, dont la première devrait avoir lieu à Dakar, au Sénégal, en 2020, le fondateur du Balai Citoyen confie les secrets de son processus de création au micro de Clément Billardello.

Rfi: Vous êtes venu pour nous parler du travail que vous menez en ce moment à Paris. Vous êtes en train d’écrire une pièce. Pourquoi avoir choisi l’écriture d’une pièce et non pas l’écriture d’un album ?

Smockey: Ce n’est pas très éloigné. L’objectif est aussi le même, c’est-à-dire faire passer un message qui peut paraître subversif aux oreilles de certains, mais qui n’est finalement qu’une critique d’un mal actuel. C’est le mal des élites qui concerne beaucoup, beaucoup de monde, je dirais la planète.

Pourquoi une pièce musicale ? Parce que j’ai travaillé pendant quelques années sur une pièce de théâtre et de danse contemporaine avec Serge Aimé Coulibaly, un frangin qui officie dans la danse contemporaine et dans la mise en scène. Je me suis rendu compte qu’il y avait une certaine forme d’organisation dans le milieu du théâtre qu’il n’y avait pas dans la musique. Je veux dire qu’il y avait beaucoup de préparation, de vrais projets qui étaient montés et une vraie réflexion derrière, avant la réalisation.

Je me suis alors dit pourquoi ne pas faire l’inverse ? Les gens du théâtre ont très souvent tendance à nous impliquer dans leurs créations, pour la partie musique, eh bien cette fois-ci, je vais essayer de ramener l’organisation du théâtre dans la musique.

Ce n’est donc pas une comédie musicale mais une pièce musicale. Cela reste quand même un concert de musique mais raconté comme une histoire avec des décors, des costumes et des humoristes puisque je vais travailler aussi avec des humoristes. Je veux qu’il y ait, dedans, un humour assez cinglant, sachant que l’humour est au message ce que le suppositoire est à l’être humain, à la santé, on va dire. Cela fait passer plus facilement la pilule. On l’avale plus facilement.

Venons-en au thème de la pièce, à ce que vous abordez dans la pièce. Quel est le contenu ? Qu’est-ce que vous racontez dans la pièce ?

C’est parti d’une idée très simple. J’étais en train d’observer une pintade et cette pintade-là s’évertuait à traverser un grillage, quand bien même il y avait une ouverture toute grande juste à côté. Elle s’entêtait, elle s’entêtait… Je me suis dit que c’était une belle image pour ce qui nous arrive à nous, pas seulement les Africains mais aussi les humains, les citoyens, en règle générale. Les mêmes gestes et les mêmes erreurs de l’histoire sont répétés indéfiniment, sans que l’on n’en prenne aucune leçon.

Je me suis donc dit qu’on pouvait peut-être utiliser cette allégorie-là pour dénoncer un peu ce système qui nous englobe, que ce soit des multinationales, des banques, des intellectuels qui ont trahi, des politiques corrompus, etc. etc… des lobbys aussi, pendant qu’en tout cas, la grosse majorité, donc les poulets – puisque dans l’histoire la majorité d’entre nous, la majorité imbécile, on va dire, ce sont les poulets – ne vont pas forcément le rester jusqu’au bout, mais ça c’est une autre histoire.

Pourquoi avoir choisi l’allégorie avec des animaux ? Pourquoi les animaux et pourquoi pas retranscrire les choses avec des faits réels, avec des personnages humains ?

Eh bien c’est comme je le disais, c’est l’effet suppositoire. La Fontaine a déjà utilisé cela. Formidablement bien, d’ailleurs. Effectivement, lorsque vous observez les comportements d’êtres qui vous semblent différents et qui finalement comportent certaines analogies, j’ai l’impression qu’il se produit une réflexion plus profonde, plus intense. On se pose des questions existentielles, on se pose des questions philosophiques. En tout cas, c’est toujours intéressant d’utiliser une image qui nous paraît simpliste, on va dire, pour pouvoir finalement mettre le doigt sur des problèmes complexes qui sont notre actualité.

J’aimerais que nous allions un petit peu dans les coulisses, peut-être. J’aimerais vraiment parler à Smockey, l’artiste, l’artisan même. Je voulais savoir un petit peu comment vous travaillez, concrètement. Où êtes-vous, en ce moment, et que faites-vous de vos journées ?

Je suis à la Cité internationale des arts. C’est l’occasion pour moi de dire merci à l’Institut français puisque j’ai eu le privilège de faire partie des lauréats Visas pour la création, comme d’autres camarades. On m’a ainsi permis d’occuper un espace pendant presque deux mois et cela me permet de réfléchir sur l’écriture de mon projet.

Comment je m’organise ? Comme je suis un peu « mon propre patron » dans le sens où je suis tout seul, je suis obligé de m’auto-discipliner. Je repars à l’école. C’est un peu comme si je vivais dans un appartement d’étudiant avec un coin-cuisine, etc… et je m’organise comme cela.

Je fais un peu de recherches sur Internet, quelques lectures… ensuite j’écris. Je me repose, je reprends. Je sors pour me changer les idées et, si cela m’inspire, je reviens et j’écris. Je sors et je regarde le ciel, les colombes, les vautours aussi parce qu’il y en a toujours, à côté. Cela me permet donc de suivre un peu toutes les tendances et allier le romantisme des nuages à la complexité du monde qui nous entoure.

 

Source: http://www.rfi.fr/emission/20190818-smockey-piece-musicale-elites-syndrome-pintade-rap-balai-citoyen

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